Costa Concordia, 8 ans sont passés.

Vous vous demandez pourquoi ce sujet alors que mon blog est axé sur la naissance d’un espion français de la D.G.S.E. Lorsque j’ai écrit ce roman d’espionnage, je me suis inspiré de mon vécu et dans la vie d’un individu il existe des évènements marquants. Je ne pouvais pas ne pas intégrer le sujet de la croisière dans mon roman en devenir « le lièvre dans la lune ». Pourquoi ? Parce que j’ai été agent de voyages et j’ai travaillé pendant 15 ans pour la compagnie Costa Croisières et ce parcours de vie n’est pas neutre pour quelqu’un qui aime écrire. Le héros de mon roman se nomme Al Gean Voyage, pour rappel.

Il est donc presque naturel pour un écrivain de s’inspirer de son vécu, mais je n’en dirais pas plus et vous comprendrez alors pourquoi ce que j’ai écrit dans les derniers chapitres, si un jour vous lisez mon roman d’espionnage qui n’est pas encore publié.

Pendant ce drame j’échafaudais un tas d’hypothèse alors que les causes du naufrage n’étaient pas encore connues. Toutes ces hypothèses sont restées dans ma mémoire et je m’en suis servi pour l’histoire de mon roman de fiction.

Il y a aussi une autre raison ; vous ne me connaissez pas et je vous dévoile un évènement vécu que je n’oublierai jamais. Mais personne ne sait comment nous avons tous été touchés dans tous les bureaux dans le monde, sur les navires de la compagnie cela n’a jamais été dit ou écrit en France. C’est donc mon témoignage.

Ce matin du samedi 14 janvier 2012, je prenais mon petit-déjeuner sur le long comptoir gris de ma cuisine. J’ai entendu ma fille dévaler les escaliers en criant :

-Papa, papa un bateau Costa s’est échoué.

Dans ma tête, c’était sur un banc de sable, cela arrive rarement, mais c’est le plus courant.

– Sur un banc de sable ?

– Non, regarde, il est couché et elle me tendit son laptop.

Couché sur son flanc blanc immaculé comme un cétacé blessé, il remplissait l’écran.  Cette image s’est imprégnée dans ma rétine à un tel point que je ne voyais rien d’autre. J’allumais mon téléphone portable, il affichait 08 h 30 et beaucoup de messages et d’appels dont un à 07 h 30 du siège français à Rueil-Malmaison.

C’était la secrétaire de la direction qui me demandait si je pouvais me rendre au port de croisière de Marseille et de la recontacter. Je vous passe les détails de la conversation, nous étions quatre commerciaux, deux basés sur la zone Monaco, Alpes-Maritimes et Var, et deux autres basés sur Marseille. Nous étions les plus proches et on nous demandait si nous souhaitions aider les naufragés qui devaient revenir sur Marseille. La direction ne nous imposait rien ; nous nous sommes retrouvés tous les quatre au M.P.C.C (Marseille Provence Cruise Center), en somme la gare maritime conçue pour les navires de croisières.

Le Costa Concordia opérait sur des croisières de 8 jours/ 7 nuits de Marseille à Marseille pour le marché français, et les croisiéristes embarqués le samedi auparavant devaient revenir vers Marseille, normalement. Mais deux nuits avant cela, en quittant le port de Civitavecchia à Rome, près de l’île du Giglio dans la nuit à 21h45’et 8’’ la coque arrière babord heurte le scole (rocher).

 À partir de ce moment-là les répercussions sont inimaginables.  Plus rien ne sera comme avant, pour ceux qui ont perdus des êtres chers, ceux qui ont été blessés, ceux qui ont vécus le naufrage dans la nuit, pour ceux qui les ont aidés, pour ceux qui travaillaient dans la compagnie dans le monde entier, pour la compagnie et pour le monde de la croisière.

Lorsque nous sommes arrivés, le siège avait organisé le matin même à Paris au Quai d’Orsay une cellule de crise. Au premier étage de la gare maritime nous nous sommes coordonnées avec l’agent portuaire. Les marins de pompiers de Marseille, les médecins, une cellule psychologique la police de l’air et des frontières, l’office de tourisme, les autorités portuaires, étaient présents, ainsi que le préfet de l’époque. Ah ! le préfet on ne s’est pas aimé tous les deux ! Je me souviens aussi d’une élue politique qui ouvrait le parapluie en disant « il faut bien spécifier que ce n’est pas nous c’est Costa ». Un stand de ravitaillement, des boissons, des chargeurs de téléphone de toutes sortes des multi prises ; tout ce qui était nécessaire pour aider les naufragés.

Nous attendions, deux choses, le DG Adjoint de Costa Croisières qui se démenait pour trouver la première place possible dans un avion de Paris pour Marseille Marignane, (habilité à répondre à la presse), et les bus italiens avec les naufragés. On les attendait dans l’après-midi, le premier est arrivé vers 19 h 00, nous sommes descendus sur le parking pour les accueillir. Une légère brise soufflait, il faisait froid et la nuit était tombée depuis plus d’une heure. Le silence prit place une fois le moteur des bus éteints. Ils descendirent, tous les traits creusés, hagards. Certains étaient chaussés d’une seule chaussure ou portés des vêtements dépareillés. Les couvertures de survie, pour ceux qui en avaient, faseyaient sous la brise marine. Un cordon de sécurité empêchait la presse de leur sauter dessus, leurs questions fusaient.

La plupart n’ont pas répondu, trop fatigué. Nous avons circulé parmi eux ; plusieurs n’avaient plus de clés de voiture et voulaient rentrer chez eux au plus vite. L’agent maritime contactait alors un serrurier, d’autres avaient leurs clés mais plus d’argent, on leur en donnait pour payer les frais de route. D’autres n’avaient plus de papier d’identité et la police établissait des sauf-conduits. Une famille réunionnaise n’avait plus leurs billets d’avion et voulait repartir sur le vol du lendemain. Je commençais à les chercher et le préfet agressif vient vers moi ;

-Qu’est-ce que vous faites, à tourner ?

– Je cherche une famille réunionnaise pour refaire leur billet d’avion.

– Mais enfin vous ne les voyez pas, ils sont derrière vous, ils sont repérables pourtant.

Ils étaient assis et je ne les avais pas encore vus.

– Il est vrai monsieur le préfet que vous êtes plus apte que moi pour repérer des individus.

– Pfff ! Et il traversa la gare maritime d’un pas rageur.

 Tous les bus n’étaient pas arrivés ; ma collègue cherchait à joindre par téléphone les chauffeurs de bus italiens pour savoir où ils étaient. Certains étaient proches, d’autres perdus. C’est à ce moment que le préfet fonça sur nous.

– Où sont les autres bus, mes motards attendent pour les accompagner ?

– Nous sommes en train de les joindre pour savoir où ils sont.

– Non seulement vous perdez des passagers mais aussi des bus, dès que vous les avez en ligne dites leur de s’arrêter et on vient les chercher. Il hurlait pour que tout le monde entende.

– Même au milieu de l’autoroute ?

– Comment ?

– Philippe ne répond pas, ne réponds pas ça.

– Nous avons les coordonnées.

Un policier s’avança et prit sans un mot le papier de ma collègue.

Ensuite des passagers sont venus nous expliquer leur naufrage et cela a duré jusqu’à l’arrivée du dernier bus. Une fille attendait son papa qui n’était pas dans le dernier bus. Ce fut au DG d’annoncer le décès ; c’était lourd. Tout s’entassait dans ma tête comme des sacs de plomb que l’on chargeait à mesure des récits. Mais je ne m’en rendais pas tellement compte dans l’action. Je me trainais sans savoir pourquoi. Et puis on est rentré dans le Var, je suis arrivé vers trois heures du matin et je n’ai pas dormi. J’étais levé à 06 h 00, je regardais mes mails, les images, les premières explications, les premières inepties des médias.

Une réunion téléphonique était fixée à 11 h 00 pour tout le personnel présent et beaucoup de volontaires. Je me suis rendu au bureau à Toulon, nous étions tous les deux avec ma collègue. Le bilan était lourd, non définitif. Le DG n’a pas tenu de discours, il a parlé en déroulant les faits, il nous a remerciés et puis il y a eu un blanc, il n’a pas pu reprendre la parole, la voie étranglée par l’émotion et nous avons pleuré en silence. 

Les jours qui ont suivi, les semaines, les mois se sont déroulés dans un semi-cauchemar. Les conséquences ont été inattendues. Pour nous, en interne, ce que nous avons vécu n’a pas de commune mesure avec ceux qui ont perdu des proches, qui ont vécu le naufrage. Mais personne ne sait que nous avons tous été touchés dans tous les bureaux dans le monde, sur les navires de la compagnie cela n’a jamais été dit ou écrit en France.

Mes collègues parisiens, dès le lendemain appelaient les naufragés et ont écouté leurs récits. Ils ont été secoués, certains ont craqué. Une réunion avec un expert de crise fut organisée au siège et nous avons extériorisé ce qui nous pesait, pas tous. J’ai montré un poster tagué, ce poster était une photo aérienne d’un navire de la flotte navigant en pleine mer, il était fixé sur la porte extérieure de notre bureau situé au troisième étage de l’immeuble. Quelqu’un avait écrit « coulé ».

Ce que j’ai entendu et lu dans la presse était souvent un ramassis de conneries, de fausses informations. Depuis je ne regarde plus les informations de la même façon et je m’informe autrement. Il était dit qu’il y avait des passagers clandestins à bord, mais c’est impossible, les mesures de sécurité étaient déjà rigoureuses et elles le sont encore plus aujourd’hui. Et j’en reviens un instant à mon roman qui aborde ce sujet avec des éléments fournis par une source du monde de renseignement. C’est aussi un message car dans chaque roman, l’auteur essaye de passer un message. Ce message est pour les compagnies de croisières ; “ renforcez vos mesures de sécurité, soyez encore plus vigilants, et cette vigilance doit opérer pendant la construction du navire et après, pendant sa navigation “.

Certains de mes collègues sont allés sur l’île du Giglio et notre DG adjoint à plusieurs reprises ; il prenait soin des familles en deuil et en particulier de celles qui avaient perdu leurs enfants.

Il fallait continuer à travailler avec un navire de 3000 passagers en moins. Les itinéraires avaient été modifiés, les bateaux remplacés, ce qui a été très très compliqué. Le plus difficile pour moi était les réservations des passagers que me demandait les agences, sur d’autres navires car toutes les croisières du Costa Concordia n’opéraient plus, et le groupe des 150 lecteurs de Nice Matin qui était réservé sur un autre navire que celui qui était prévu au départ.

Je gérais les agences en ligne et j’avais de nombreuses demandes de dossiers de reprotection à régler. Pendant le naufrage, à bord du navire des hommes se sont comportés en héros et d’autres en salaud ; à terre c’était pareil. Je me souviens des agences qui me soumettaient les demandes, non plus exactement les exigences de certains clients et elles ne pouvaient pas faire autrement. Les réductions commerciales que j’accordais éteignaient la peur de leur femme pour partir en croisière. Comprenez bien, ces clients n’étaient pas à bord du Costa Concordia, mais avaient programmé une croisière dans les mois qui venaient. Ils ne voulaient plus partir parce qu’ils avaient peur mais si une réduction était à la clé alors le courage revenait. No comment !

Mais dans cette tourmente empreinte de culpabilité car je me sentais coupable des 32 personnes qui avaient péries pendant le naufrage, des lumières ont jailli. Celles de certains croisiéristes qui nous ont supportés, compris, écrit, et parlés. Toutes les agences de voyages, la profession dans son ensemble nous a supporté moralement. Personnellement sans cette bienveillance, la façon aussi dont nous nous sommes épaulés en interne, et tous les efforts déployés par la majorité d’entre nous je n’aurai pas pu continuer.

Une semaine après je devais présenter devant un public, la future croisière des lecteurs et j’avoue que j’ai fait un immense effort pour ne pas craquer pendant la présentation. Je n’avais aucune obligation et je pensais être assez fort, mais en direct lorsque vous présentez vos arguments, des flashs jaillissent dans votre tête, c’est très compliqué. Je ne veux pas jouer les Caliméro et encore une fois je l’écris à nouveau ; ce que nous avons traversé n’est rien par rapport aux naufragés, à ceux qui ont perdu la vie, aux familles esseulées et inconsolables.

Quinze jours après je suis remonté sur un navire de la flotte, le Costa Serena, identique en capacité, taille, le sistership du Costa Concordia. J’ai essayé de me mettre dans la peau du cauchemar vécu par nos clients avec la vision d’une inclinaison progressive jusqu’au basculement sur le flanc. J’étais sur une coursive extérieure sur un pont supérieur, j’y suis arrivé et ce fut un terrible moment d’angoisse. Pendant quelques semaines je me suis surpris à nettoyer beaucoup de choses et systématiquement, balayé d’un revers des poussières imaginaires de ma veste, passé un chiffon sur mon bureau, nettoyer les touches de mon ordinateur tous les jours, astiquer l’écran de mon téléphone.

En juin, j’ai accompagné les 150 lecteurs de Nice Matin, le navire appareillait du Havre et après le dîner, je ne sentais plus les vibrations du navire, je suis monté sur le pont supérieur à la poupe pour m’apercevoir que le sillage s’estompait. Les lumières du Costa Néo Romantica se sont éteintes et le générateur de secours prenait le relais avec les lumières de secours. C’était un arrêt moteur momentané au large de la mer du Nord. Ce jour-là j’ai dû prendre des cheveux blancs ou en perdre tellement le stress était fort. Les moteurs sont repartis et je me suis affalé sur mon lit pour m’endormir.

En matière de sécurité au plan mondial les compagnies ont pris des mesures encore plus poussées, comme l’exercice d’abandon qui doit être enseigné avant l’appareillage du navire pour tous les clients qui embarquent pour le début de leur croisière. Chaque navire a une route préétablie qu’il doit suivre rigoureusement sans s’en détourner. Leur trajet est suivi par une tour de contrôle qui réagit dès que le navire quitte sa route.

Les répercussions de ce naufrage ont été multiple au sein de la compagnie, dans le monde de la croisière et dans les mesures de sécurité. L’impensable est arrivé, la réalité a dépassé la fiction.

En écrivant cet article, huit ans après le naufrage, je réalise que je suis toujours impacté, plus que cela, ma mémoire émotionnelle est marquée au fer rouge.

2 commentaires sur « Costa Concordia, 8 ans sont passés. »

  1. Lors de notre dernier repas a Montpellier je me souviens bien de ton expression lorsque tu m’a raconté tes deboires avec ton employeur, j’avais pu lire en toi une énorme tristesse face a leur decision concernant ton poste. Je comprends mieux en te lisant pourquoi. Tu en souffrais autant que de ce drame dont tu a involontairement etait l’acteur.

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